Une oralité viscérale
Young Inspiration # 09

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L’appauvrissement du langage semble acquis. Il va, forcément, de pair avec celui de la pensée.

Les représentants du peuple et les médias à leur service se cantonnent à l’alarmisme et à l’austérité. La publicité saccage les réserves langagières. La philosophie, à quelques exceptions près, demeure lointaine. Quant à la culture, censée être le garant de la santé de la pensée et du langage, elle est réduite au divertissement vulgaire, à la psychologie de bas étage, au conceptuel clos ou à l’alibi de l’humanitaire. Dans ce contexte, depuis les périphéries urbaines, et ce n’est pas un paradoxe mais bien la conséquence d’une vitalité aspirante, surgit et se développe une nouvelle poésie populaire.

Une oralité viscérale

Début de soirée d’un début d’hiver tiède dans la cour intérieure de la Pianofabriek, un centre culturel situé à St. Gilles, que je prise, notamment parce que l’on y accueille tout autant des événements artistiques que des événements politiques à caractère militant, conscients vraisemblablement de ce qui peut indissociablement lier et se faire interpénétrer ces deux domaines, mais laissons cela dès à présent, parce que, si tout va bien, nous y reviendrons peut-être.

« Un prix littéraire qui révèle les voix de jeunes artistes qui auront un impact »

Dans la cour des groupes d’individus éparpillés fument et boivent, des visages inconnus, ainsi que des visages d’amis, camarades et collègues, et quelques visages que je ne vois qu’une ou deux fois par an, justement à ce genre d’occasions-ci sans doute. À travers une ambiance sereine perce néanmoins discrètement la tension de la concentration. Je me demande combien de fois j’ai déjà participé à ce jury, je ne sais plus, quatre, cinq fois ? Le prix Paroles Urbaines est un prix littéraire particulier et cette particularité est un de ses attraits. Il est résolument éloigné des réflexes scolaires, il est sans considération académique aucune, il évite, par choix et expérience, le spectaculaire et les rêvasseries commerciales, il ne se pare d’aucune grandiloquence ; et c’est pourtant un prix littéraire qui révèle des voix de jeunes artistes qui auront un impact parfois déterminant, un prix qui aide et soutient l’épanouissement de nouveaux talents avides, et qui récompense annuellement l’incessante émergence de la poésie d’aujourd’hui. Poésie en provenance des rues de Liège, de Bruxelles, Charleroi, Mons…

 

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Giovanni Centola

« Le slam, une forme d’expression hybride »

C’est le soir de la demi-finale du slam. Dans la salle du bas on se relaie au bar, la musique flotte, on se prépare. Dix-huit slameuses et slameurs vont venir partager leurs textes sur scène à deux reprises. Deux artistes, une femme et un homme, qui sont déjà passés par là, officieront en tant que Maîtres de Cérémonie. Puis la lumière diminue, la musique baisse, et les Maîtres de Cérémonie ouvrent le bal en ne s’embarrassant de rien de superflu mais avec une attitude malicieusement rassurante qui crée dès les premiers instants une aura contagieuse. Jeunes poétesses et poètes se succèdent sur scène. Une de mes premières constatations est que le slam est indubitablement redevenu une forme d’expression hybride. D’ailleurs le slam ? Redevenu hybride ? Bien que situé dans le sillage de traditions orales très anciennes, qui vont de la poésie récitée de l’antiquité grecque, en passant par les troubadours médiévaux, aux griots d’Afrique Noire, le slam est une manière de donner la poésie qui est apparue il n’y a pas si longtemps. Je décèle, soucieux d’exactitude dans l’exercice de mon métier, et d’ailleurs j’ai déjà esquissé cet historique à d’autres endroits, comme ancêtres directs les déclamations de la beat generation, des vociférations a cappella proto-punks, des tirades de membres du Black Panther Party et les débuts vocaux du rap des grandes villes nord-américaines – un ensemble assez hétéroclite de précurseurs donc. Ensuite le slam a évolué vers une proximité plus soutenue avec le mouvement rap, a touché l’Europe et d’autres continents, a adopté des codes qui ont pu restreindre sa multiplicité, a clamé sa virilité à l’instar de, et a même flirté ouvertement avec les médias marchands. Nous ne nommerons ici cependant aucun des protagonistes, animés surtout par la volonté de laisser entièrement la place à la parole. Redevenue hybride.

 

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La slameuse liégoise Christiane Dunia

« La poésie est dialogue … »

Dans la salle d’en bas l’écoute est entière, ensuite les acclamations sont épaisses. Sur scène se succèdent slameuses et slameurs. Pas non plus d’énumération ici, je suis persuadé qu’il est plus juste de fournir un croquis non-exhaustif de la diversité qu’on pouvait apprécier sur cette scène, pas exhaustif parce que le slam contemporain est en mouvement, évolutif, et infini, dans le sens de pas arrêté. Un jeune homme confie avec un accent subsaharien que, de son point de vue, la poésie est dialogue. Un autre, d’origines européennes mixtes, ramène les contes de fées à la réalité sociale. Une jeune femme offre le tracé de son profil et fait vibrer de sensualité ses origines africaines. Une autre, au visage diaphane, donne à entendre une poésie subtile constituée d’une suite d’images si osées qu’elles percutent sans laisser d’autre issue que l’étonnement jouissif. Un homme frontal à barbe blonde hurle et sanglote en se soulignant à l’aide de grands gestes. Et une femme, au nom assemblé de belles sonorités arabes, qui confie l’amour vulnérable. Un jeune gars révèle l’âge de l’époque présente à travers un récit de vie imaginaire minimaliste. Une femme pâle trace un paysage lacéré par des barbelés avec un lexique condensé. Un homme très digne réfute mélodieusement les dieux. Plus tard une très jeune femme africaine distribue en douceur des gifles verbales. Un homme habillé en noir, dont le nom ne laisse pas de doute sur ses origines italiennes, apporte un savoir-faire vocal et corporel d’un comédien de théâtre rôdé. Un homme efféminé déploie un univers de cabaret dans lequel le papa belge en prend pour son grade. Et notre dernier homme nous amène dans son quartier réputé malfamé et toute la salle rit, et puis arrive la pause.

« Une partie de l’avenir du langage se joue là »

Une diversité hybride, et autant d’univers qu’il y a eu d’artistes sur scène. Une panoplie de techniques d’expression aussi : le phrasé rap, le théâtre, le mime, quelques accessoires mais pas trop, le texte performatif, le texte humoristique, le cabaret, la poésie à flot rapide et assumée. À aucun jury on ne sait à quoi s’attendre, ici, le niveau élevé des prestations, malgré quelques inévitables maladresses, était frappant. D’autant plus si on réalise que toutes ces poétesses et tous ces poètes sont des autodidactes, autodidactes solidement stimulés par leurs rages respectives de dire le monde tel qu’elles et ils le perçoivent – et le reçoivent, et certainement pas en cadeau. Et aussi si on sait qu’à leur passage sur scène, qu’à l’oralité, précède le temps de l’écoute et de la lecture, suivi par ce qui est sans doute la part la plus solitaire, et en conséquence la plus périlleuse du travail : celle du temps de l’écriture. Une partie de l’avenir du langage se joue là. Pendant la pause on se relâche, on boit et fume d’avantage, on échange des appréciations par bribes, et puis juste le temps de se concentrer de nouveau. La densité de la nuit est palpable.

 

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Tom Nisse

« Une virulence intègre »

Le deuxième tour aiguise les impressions, prolonge la multitude de la poésie, touche et excite le public, lui aussi hybride et varié, et animé par une réceptivité ouverte et réactive. N’ayant au départ pas su à quoi m’attendre, j’ai aussi le privilège de constater ceci : contrairement à ce qui faisait partie du contenu de beaucoup de textes il y a encore quelques années, il n’est sur cette scène-ci nullement question de nombrilisme, d’ego exacerbé ou d’étalage de soucis ménagers. Les thématiques explorées sont d’un tout autre ordre. Les voix sont critiques. Impliquées dans leur temps. Disent notamment : « Notre pays est en guerre. » L’immigration est traitée, le phénomène des réfugiés, le racisme, l’enfermement des sans-papiers sont présents, la violence urbaine et la violence sociale et la violence envers les femmes sont épinglées, l’oppression sécuritaire et la vision unilatérale et ploutocratique du système capitaliste sont visées. L’hystérie terroriste et l’hystérie anti-terroriste ainsi que les religions sont attaquées, la folie est évoquée, la psychiatrie est malmenée. La guerre, le colonialisme, le post-colonialisme et les falsifications historiques sont rejetés. Avec une virulence intègre. Avec une longue haleine viscérale collective. Et puisque le slam sait qu’il est une communauté, qu’il est tributaire de collectifs, certains n’hésitent pas non plus à tourner en autodérision tel codes ou tels clichés inhérents à leur milieu artistique. Et puisque le slam est et reste poésie, l’amour, cette énergie originelle, aura aussi été parmi les énoncés.

« Une génération radicalement métissée »

Qu’il me soit permis de conclure par ce constat : à l’heure où la crise économique est brandie, où la militarisation de la société est expansive, où l’extrême-droite ne dissimule plus nullement ses rictus hideux, et où l’offensive contre les pauvres et/ou les réfractaires est omniprésente – on est face à une génération de jeunes poétesses et poètes qui sont parfaitement lucides et qui se munissent de paroles concernées pour refuser, en éprouvant leurs singulières réappropriations du vocabulaire, un monde soumis aux injustices et à la débile course à la consommation ; une génération qui compte bien se faire entendre autant que possible. Et cette génération est radicalement métissée. Et pressent sans doute que la poésie est action qui entraîne l’action. Forte de sa parole venue de la rue et qui pourra s’y répercuter, en opposition flagrante aux slogans et programmes abrutissants que prône cette société (laissons-la là), tout à fait à même de créer des brèches pour de nouvelles perspectives.

 

Paroles Tom Nisse

Photos Sam”Touch

N.B. : Prix littéraires de la Fédération Wallonie-Bruxelles, les Prix Paroles Urbaines récompensent des paroliers dans le domaine du Slam, du Spoken Word et du Rap. Ces Prix sont organisés par l’asbl Lezarts Urbains depuis quatre éditions. La demi-finale slam s’est déroulée le 10 décembre 2016 au Pianofabriek à Bruxelles. Elle a réuni dix-huit artistes : Abderzak, Akkad le gardien du monde perdu, Anastrophe Clouds, Black Iron, Christiane Dunia, Geo Frais, Giovanni Centola, Léïla, Matumaini, Meggie, Mot Dit, Mpeya, Nestor, Nganji, NK, Skash, Toro et Yousra Dhary.

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