Saint-Gilles au fil de l’eau

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L’eau. Refoulée de l’espace public, elle se rappelle parfois à nos bons souvenirs …

Bruxelles était autrefois une ville d’eau. C’est l’industrialisation de la capitale qui l’a progressivement fait disparaître de son paysage (et de l’imaginaire de ses habitants). 
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Le canal

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Quai de Mariemont | © ADT-ATO

Quai de Mariemont | © ADT-ATO


La Senne

Sans le savoir, la Senne fut sans doute la première citoyenne de la ville.
Au cours des deux derniers siècles, Bruxelles a énormément changé : l’eau autrefois abondante est devenue presque invisible dans les 19 communes d’aujourd’hui. Les eaux de surface (sources, pluies) s’écoulaient par six affluents de la Senne. Ces ruisseaux fournissaient l’eau à de nombreuses activités (moulins, brasseries, artisans du cuir et du textile) et servaient aussi à évacuer les déchets, qui finissaient leur course dans la Senne.
 
Anderlecht+moulin+senne

 

Ici à Saint-Gilles, on voyait avant 1914, rue de France, au coin de la rue de l’instruction, un très ancien moulin à eau. C’était le Nieuwmolen, juste à la limite de Cureghem.

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Ce Nieuwmolen servait depuis toujours aux exploits de la jeunesse de l’endroit. En 1900, c’était une piscine tout à fait organisée, avec maîtres nageurs, matériel de sauvetage, et même port obligatoire du caleçon de bain.

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Dans la première moitié du XXème siècle, la rivière souillée hors les murs, fut voûtée et recouverte de voies de communication.
 
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Chaussée de Mons – Anderlecht
 
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Au milieu du XIXe siècle, l’accroissement de la population provoque une augmentation de la quantité de déchets déversés dans les cours d’eau. A ceci, s’ajoute une diminution du débit de la Senne et de ses ruisseaux, notamment pour alimenter en eau le canal. Les cours d’eau deviennent trop pollués pour pouvoir rester à l’air libre. Les autorités décident donc de les recouvrir totalement et de les transformer en un réseau d’égouts plus rationnel et plus efficace.
Ce réseau d’égouts est aménagé entre 1848 et 1880. La Senne elle-même fut voûtée entre 1866 et 1871.
Les bassins versants – anciens éléments structurants de la ville – furent peu à peu oubliés au profit de nouvelles structures techniques.  Bref, l’eau tomba aux mains de techniciens, qui l’assainirent, la distribuèrent, l’acheminèrent jusqu’aux robinets de chaque foyer. Et, l’accès à l’eau devint quelque chose de si simple, si banal, si familier qu’on en oublia un peu … l’importance.
 
Carte des fontaines d’eau potable (créée via l’iframe de Bruxelles, Mode d’emploi)
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Les projets d’épuration de la Senne, les prémices de la gentrification …

Les premières études et propositions datent de 1859, durant les années suivantes différentes commissions d’ingénieurs seront mises en place pour les examiner. Plusieurs dizaines de projets, certains irréalisables, seront remis. L’un d’entre eux propose de doubler le collecteur souterrain par un tunnel ferroviaire, prémonitoire, l’idée venue trop tôt, préfigure la future jonction Nord-Midi.
C’est finalement au conseil communal qu’il appartient de désigner le projet final, c’est celui de l’architecte Léon Suys, soumis en 1865 et soutenu par le bourgmestre Jules Anspach qui sera choisi.

La détermination d’Anspach en faveur des plans de Suys n’est pas sans arrière-pensées. Bien au-delà du problème de l’assainissement de la Senne, le projet a l’avantage de répondre à plusieurs de ses préoccupations. Son ambition est de transformer profondément cette partie, insalubre, du bas de la ville en un centre d’affaires digne d’une capitale moderne. Il s’agit d’attirer vers le centre une population plus fortunée qui depuis le succès de la création du quartier Léopold et de l’avenue Louise se détourne des vieux quartiers en faveur des communes des faubourgs, ce qui cause un important manque à gagner fiscal pour la ville. La suppression des nombreuses ruelles et impasses du quartier, vues comme des entraves à l’hygiène et à la circulation, en faveur d’une large voie reliant les deux gares en pleine expansion, apparaît comme une nécessité et un facteur d’embellissement.

Une loi récente votée au parlement permet l’expropriation par zones pour cause d’utilité publique, c’est-à-dire de vider de ses habitants, facilement et à bas prix, des quartiers entiers, bien au-delà des superficies strictement nécessaires aux travaux, ce qui permet de transformer l’entreprise en opération spéculative, la plus-value importante obtenue lors de la revente des terrains devant permettre de financer les travaux. Le sort des populations modestes chassées de leurs logements et forcées d’aller s’installer dans d’autres quartiers déjà surpeuplés, ou de quitter la ville pour les faubourgs, ne préoccupe pas grand monde à l’époque, d’autant plus qu’elles ne payent pas d’impôts et ne disposent pas du droit de vote.

Les difficultés techniques qui retardent l’avancement du chantier, et surtout le scandale des détournements de fonds effectués par l’un des actionnaires de la compagnie britannique, ce qui forcera cette dernière à se retirer et la ville à reprendre la direction des travaux, le mettent en mauvaise posture. Il ne sera réélu que de justesse en 1869.

Le voûtement de la Senne est finalement inauguré le 30 novembre 1871 par le conseil communal ouvrant solennellement les vannes de la grande écluse reconstruites par Léon Suys.

« Le but premier d’une politique de l’eau est d’en faire un droit humain ; le but final est de la restituer comme bien commun aux êtres humains » Edgar Morin – L’eau

La tendance actuelle, sous l’impulsion des politiques néolibérales, est de considérer l’eau comme un bien économique privatisable pour en faire une source de profit. La priorité n’est plus dès lors de répondre à un besoin, mais d’être rentable. Une des conditions mises par la Banque mondiale (BM) à l’allègement de la dette des « pays pauvres fortement endettés » est précisément la privatisation de la distribution de l’eau dans les villes. L’eau, en tant que patrimoine universel de l’humanité et besoin vital à la survie des être humains, ne peut pas être traité comme une marchandise, mais comme un bien commun de l’humanité et un droit de l’homme, conformément au droit international en vigueur.
La réaffirmation du droit à l’eau, et son traitement en tant que droit de l’homme, permettra d’éviter de futurs conflits – que certains prédisent – autour de cette denrée devenue rare et assurera la survie des générations futures.
Aujourd’hui, chez nous, en réaction à ces pressions qui tendent à transformer l’eau en une “ressource technique” ou, pire, un simple bien marchand, des citoyens et associations se mobilisent à nouveau pour défendre l’accès à l’eau – comme “droit fondamental” – et pour souligner la nature de l’eau comme “bien commun”.  Un mouvement qui s’est formé à partir de la fin des années 2000, à l’époque de la mise en place du bassin d’orage de la place Flagey.
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De par le monde et dans les instances européennes qui posent les cadres de la gestion de l’eau, la tendance est à vouloir donner une valeur économique à cet élément essentiel pour la vie. A Bruxelles, bien qu’il y ait une volonté affichée de résister à cette tendance, ce risque existe comme ailleurs. Or, militer pour que l’eau soit reconnue en tant que bien commun implique, selon nous, au minimum, qu’elle ne devienne pas un bien marchand – sur lequel on fait du profit – et que l’accès à l’eau potable soit ‘universel’, c’est-à-dire garanti pour tous, en quantité et en qualité suffisantes. Ceci dit, les services liés à la potabilisation de l’eau, son acheminement jusqu’à la ville, sa collecte par l’égout et son épuration ont un coût. Ces coûts sont en constante augmentation, notamment à cause des traitements de potabilisation plus sophistiqués, du renouvellement des infrastructures, des normes d’épuration toujours plus sévères, du type de pollution des eaux de nappes comme des eaux usées, etc. (Source : EGEB-SGWB)
 
 
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La pluie à ce petit quelque chose de magique, elle nourrit la vie.

Cette impasse dans laquelle nous nous trouvons montre que la solution ne réside pas (ou du moins pas uniquement) dans le développement de techniques de plus en plus sophistiquées ; mais plutôt dans la mise en place d’un maillage de solutions simples, décentralisées, adaptées à la topographie bruxelloise et susceptibles d’être mise en place par des citoyens ordinaires, au sein de leur propre domicile. Pour en savoir plus, nous sommes allés à la rencontre de Laurent et Françoise, qui habitent dans le bassin versant de la Woluwe ; plus exactement dans la vallée du Watermaelbeek, à Auderghem. Il y a trois ans, le couple a profité des travaux de rénovation de leur maison pour y installer un système de récolte d’eau pluviale pour les sanitaires, la machine à laver et l’eau de jardin. Conséquence : leur consommation a été divisée par trois. “On était à 100 mètres cubes par an, pour nous deux. On est passé à 33”, explique Françoise.

Considérations économiques mises à part, le fait d’aménager chez soi un système de récolte d’eau de pluie – comme celui de Françoise et Laurent – revient à rendre un service à la collectivité. En effet, additionnées à d’autres, leur citerne joue un rôle de “tampon” dans la rue, le quartier et plus largement toute la vallée du Watermaelbeek : c’est-à-dire qu’elle ne leur permet pas seulement d’économiser l’eau de ville et de faire des économies, mais aussi aussi de réduire les risques de saturation du réseau d’évacuation, au niveau des zones inondables du quartier. “Si toutes les maisons dans les bassins versants étaient équipées de ce genre d’installation – souligne Laurent – il y aurait beaucoup moins de problèmes d’inondation.”

Illustration : Dominique Nalpas, "De la solidartié de bassin versant à une gestion de l'eau par vallée : la place des particuliers"

Source : D. Nalpas (EGEB-SGWB)

“Lors de pluies intenses, il n’est pas rare de constater des inondations dans les vallées bruxelloises. Comprendre que le voisin de l’aval est inondé par les eaux qui ruissellent sur sa propre toiture est un premier pas pour une solidarité entre ceux qui subissent les conséquences et ceux qui regardent les dégâts d’en haut. Tous deux devraient avoir à coeur de voir la situation s’arranger et de prendre des mesures adéquates. Ces mesures spécifiques seront d’autant plus adéquates qu’elles intègrent l’environnement topographique et hydrique local”. (Kevin De Bondt, in Bruxelles en Mouvements n°247-248, avril-mai 2011)

La région et les communes bruxelloises n’y gagneraient-elles pas à offrir de véritables incitants financiers aux particuliers qui choisissent de mettre en place des systèmes de récolte d’eau pluviale ? Aujourd’hui, la Région reconnaît dans son Ordonnance-cadre le fait que l’eau constitue un patrimoine “commun”, mais les décideurs politiques ne s’intéressent encore que fort peu aux solutions qui émergent des partenariats entre pouvoirs publics et  citoyens : plutôt que de soutenir les petites infrastructures décentralisées, on continue à concentrer les investissements dans la construction de grands collecteurs et bassins d’orage.

 

Jean G

“la Porteuse d’eau”, sculpture de Julien Dillens, souvent reprise comme symbole de Saint-Gilles, est ici Photographiée par Jean G.

Et à Saint-Gilles me direz vous??

Et bien, en plein cœur de Saint-Gilles, un groupe d’habitants souhaite, entre autres, amener plus de biodiversité au sein du quartier Parvis Morichar, (plantation de parcelles fleuries, verdurisation des façades, nichoirs,etc.) et réserver une place plus importante à l’eau dans l’espace public. Son ambition vise également une meilleure gestion des ressources : certains projets sont déjà sortis de terre, comme le Repair café, d’autres sont en germination (prêterie-donnerie, compost de quartier, gestion rationnelle de l’eau, …)
Saint-Gilles propose à ses habitants un Projet de Plan de Gestion de l’Eau 2016 – 2021 dont l’enquête publique se termine le 31/05/2016.

Il est consultable ICI.

Le Programme des Mesures est disponible ICI.

Votre avis les intéresse !

Pour vous faciliter la lecture et la compréhension de ce Plan, un résumé non technique (.pdf) a été édité. N’hésitez pas à le consulter !

Vous pouvez transmettre votre avis:

  • en complétant le questionnaire en ligne prévu à cet effet ;
  • en remettant un avis par mail ou papier à votre administration communale ;
  • en remettant un avis par mail ou papier à Bruxelles Environnement :
    • mail
    • courrier : Enquête publique « Plan de Gestion de l’Eau»,  Site de Tour & Taxis – Avenue du Port 86C / 3000 – 1000 Bruxelles.

Toutes vos questions, observations et suggestions peuvent également être communiquées par écrit via ces mêmes canaux.
Télécharger le texte de la séance d’information (.pdf) ( en néerlandais uniquement) Plan Canal oblige 😉

 


Vers une gestion intégrée des ressources en eau ?

 

 

Dans un article publiée en juillet 2015, dans la revue “Brussels Studies”, une équipe de chercheurs menée par le géographe Tom Goosse rappelle les fragilités du cycle hydrologique bruxellois, et les défis qui attendent la Région en matière de gestion de l’eau : aujourd’hui les problèmes du cycle hydrologique y sont gérés « en bout de chaîne », en faisant peu de cas du milieu naturel. C’est-à-dire que la Région se donne les moyens de répondre aux “dysfonctionnements” sans s’attaquer aux causes. On s’attaque aux symptômes, mais on fait mine d’ignorer la maladie. La ville doit – selon eux – se donner les moyens de procéder à une transition vers un autre modèle de gestion : la gestion “en bout de chaîne” doit laisser la place à une GIRE (Gestion intégrée des ressources en eau), c’est-à-dire une gestion « fondée sur l’idée que l’eau fait partie intégrante de l’écosystème, qu’elle constitue une ressource naturelle et un bien social et économique dont la quantité et la qualité déterminent la nature de l’utilisation » (Patrick Meire et al.). Les auteurs ajoutent que « pour parvenir à une GIRE, il convient de tenir compte d’un vaste éventail de paramètres naturels et urbains affectant le cycle de l’eau en ville : topographie, couvert végétal, niveau des nappes phréatiques, caractéristiques des sols, géologie, capacité et structure du réseau d’égout, configuration des rues, surfaces imperméables, etc. », paramètres qui sont ignorés de beaucoup d’habitants et décideurs locaux.

Jeep Novak & Ezelstad

 


 

Pour aller plus loin …

 
 Liens “Dewey Maps”

La version originale de cet article a été publiée, le 25 Février, dans le cadre du projet “Belgique, mode d’emploi“, sur Ezelstad.be l’antenne locale de Dewey à Schaerbeek !

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p style=”text-align: justify;”>Merci à Ezelstad, What For et Dewey pour le partage et leur soutien !

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Comments

  1. Bonjour,

    Merci bcp pour ces informations très intéressantes et les très belles photos d’époque. Cependant je voudrais attirer l’attention des lecteurs sur les erreurs de date. La Senne a été voûtée à Bruxelles dans le courant du 19ème siècle et non pas du 20ème. Quant aux baignades dans la Senne au niveau du Nieuwmolen, elles devaient certainement avoir lieu au 19ème siècle, avant l’essor de la révolution industrielle en Belgique, mais très probablement pas au 20ème siècle compte tenu du haut niveau de pollution de la Senne à cette époque (raison de son voûtement). Le Nieuwmolen fut détruit en 1955 suite aux travaux de dérivation et de voûtement de la Senne à la limite Anderlecht/Saint-Gilles. Ce moulin se trouvait au milieu des voies de chemin de fer de l’actuelle gare Bruxelles-Midi, dans l’axe de la rue du Danemark.

    • Jeep1060 Author

      merci :)

      Effectivement, intra muros dans la deuxième partie du 19ème et extra muros dans la première partie du 20ème, voir photo de la chaussée de Mons avec voiture.
      Les baignades au Niewmolen, réputées dangereuses, avaient lieu non pas dans la Senne, mais dans un des trois étangs situés dans le bas de Saint Gilles à la frontière de Curreghem elles se sont arrêtées un peu avant la guerre de 14.

      J’ai ajouté un petit paragraphe sur les intentions réelles du bourgmestre Anspach, une actualité brûlante au vu de ce qui se passe actuellement dans les contrats de quartier.

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  1. Une révolution vertedéferle sur Saint-Gilles — DAZIBAO - par 1060 en voor 1060 !

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