Bruxelles amnésique

Patrice_Lumumba

Balade sur les traces de son passé colonial

Patrice-Lumumba

 

Au centre de recherche sur la (dé)colonisation du Congo,  j’ai fait la connaissance de Philip qui m’a parlé de Patrice Lumumba et de la difficulté qu’il y a à faire référence à cet homme au sein l’espace public bruxellois. C’est curieux qu’il soit encore si difficile d’honorer la mémoire du héros de l’indépendance africaine , quand on sait le nombre de rues, de parcs et d’avenues qui portent encore aujourd’hui les noms des anciens colons.

Philip Buyck est un philologue et philosophe anversois passionné par l’histoire du Congo. Il y a de cela une dizaine d’années, il a eu l’idée de rassembler les ouvrages relatifs à la colonisation et la décolonisation du pays. Sa collection qui comprend aujourd’hui des milliers de documents – ouvrages académiques, revues de propagande coloniale, biographies, pamphlets et vieux journaux – se trouve dans une maison de la Rue de la Tulipe, non loin de le rue Longue Vie. Une mine d’or.

Sous le haut plafond, percé d’un large puits de lumière, se dressent une vingtaine d’étagères en bois pleines à craquer. Sur une table basse, au milieu de la pièce, trône une dent géante. « La dent de Patrice Lumumba ». Après avoir découpé et dissous dans l’acide le corps de Patrice Lumumba, le chef de la police du Katanga Gérard Soete eut l’idée étrange de conserver deux de ses dents, ainsi qu’une ou plusieurs phalange. « Des trophées » avouera-t-il des années plus tard, lors d’un entretien accordé au sociologue Ludo De Witte. La famille du défunt attend toujours qu’on les leur restitue et que les personnes responsables de son assassinat soient traduits devant la justice belge.

 

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Lumumba, absent de l’espace public

Au sol, se trouve une plaque de rue où sont inscrits – en lettres manuscrites blanches sur fond bleu – les nom et prénoms du héro de l’indépendance congolaise. Philip m’explique que depuis quelques années, un collectif local tente de faire apparaître ce symbole de la lutte pour l’indépendance du Congo au sein de l’espace public : une « Place Patrice Emery Lulumba », derrière le parvis de l’église Saint-Boniface. En mai 2013, la demande introduite au Conseil communal d’Ixelles a été rejetée. Le 30 juin 2016, à l’occasion du 66ème anniversaire de l’accession du Congo à l’indépendance, et du fameux discours de Lumumba devant le roi Baudouin médusé, le comité d’habitants de Matongé a renouvelé sa demande. Réponse de la bourgmestre d’Ixelles Dominique Dufourny (MR), fermer l’exposition sur Lumumba au centre culturel KUUMBA VLAAMS-AFRIKAANS HUIS, changer le nom de Matongé en quartier des continents, et refuser la Place Lumumba.

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Le mutisme et la crispation qui règnent à Bruxelles autour de la mort de Lumumba tient sans doute au fait que la tâche d’en raconter l’histoire a été confiée à des acteurs qui – trop impliqués dans les événements eux-mêmes – ont eu un intérêt évident à en rendre compte de façon lacunaire. Le diplomate Jacques Brassinne, impliqué dans les événements de 1961, continue par exemple à être présenté dans certains médias comme un politologue expert de la mort de Lumumba. La présidence du Conseil d’Administration de la plus grande institution culturelle de la ville (BOZAR) a quant à elle été confiée à Etienne Davignon, homme d’affaire et diplomate belge également impliqué dans les événements de 1961. Peut-on sérieusement imaginer que la présence de ce personnage à cette position précise, dans le CA de BOZAR, soit sans effet sur la façon dont la CINEMATEK choisit de relater l’histoire congolaise? Tout cela contribue à expliquer que la culture bruxelloise d’aujourd’hui soit encore emprunte des traces de l’esprit colonial, comme le reconnait à mots couverts le directeur du Musée Royal d’Afrique Centrale (MRAC), musée aujourd’hui en cours de rénovation.

« Souvent on nous appelle le dernier musée colonial du monde. L’exposition est extrêmement datée. C’était encore la vision de la Belgique sur l’Afrique d’avant 1960. Il fallait absolument devenir un musée sur l’Afrique d’aujourd’hui et pas sur l’Afrique coloniale. » (Interview accordée en août 2013 à la RTBF)

 

Ce que notre espace public nous raconte sur le Congo

Par simple curiosité, je me suis amusé – au terme de cette visite du centre de recherche sur la (dé)colonisation – à faire l’inventaire des traces du discours colonial belge dans l’espace public. J’ai découvert quelque chose que j’ignorais, et qui m’a surpris. Au manque de reconnaissance publique des victimes de l’exploitation du Congo, s’ajoute le maintien de traces reconnaissance posthume à l’égard de personnages qui sévissaient à l’époque de Léopold. Sur les seules communes de Bruxelles-Ville, Etterbeek et Schaerbeek on compte une foule de signes de reconnaissance adressés à des mercenaires, explorateurs, hommes d’affaires établis au Congo. Enfin, des statues à la gloire du projet (pré-)colonial sont laissées (plus ou moins) intactes au sein de l’espace public – sans aucune explication, sans aucun panneau pédagogique –  signe de l’incapacité manifeste qu’ont aujourd’hui les autorités locales à aborder le sujet de façon libre et décontractée.

 

Bruxelles & le Congo : références au Congo dans les rues de la capitale

Au-delà de la figure de Léopold II – dont deux statues trônent encore au milieu de l’espace public, à Bruxelles-ville et à Auderghem – les rues de la capitale continuent à entretenir la mémoire d’autres personnages liés à l’Etat Indépendant du Congo (1885-1908) : ces anti-esclavagistes auto-proclamés qui – dans un élan philanthropique – ont participé à créer une forme de travail forcé nouvelle, plus brutale que celles qui l’avaient précédé.

Le point de départ de notre promenade se trouve au parc du Cinquantenaire. Un mémorial y a établi le mythe fondateur de l’Etat Indépendant du Congo : la partie de gauche, représente « l’héroïque soldat belge » mettant fin à l’esclavagisme Arabo-Swahili de Zanzibar, et libérant ainsi le peuple congolais reconnaissant.

 

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L’ironie de l’histoire veut qu’à quelques dizaines de mètres de ce mémorial faisant allusion à la traite arabe se trouve une statue en l’honneur d’Albert Thys : un militaire et homme d’affaire belge, promoteur de la principale ligne de chemin de fer du pays, qui participa activement y normaliser la pratique du travail forcé (J. Marchal,‎ . Bref, le message livré aux promeneurs du parc du Cinquantenaire est le même aujourd’hui qu’il y a un siècle, à l’époque où la propagande coloniale battait son plein : là où « l’esclavagiste arabe » exploitait le peuple congolais par pure brutalité, l’entrepreneur belge le faisait (presque sans le vouloir) par philanthropie.

 

© MRBC-DMS www.irismonument.be

© MRBC-DMS – www.irismonument.be

 

Je me dirige ensuite vers le quartier de Casernes, où se trouvent encore aujourd’hui des signes de reconnaissance posthumes adressés à des militaires et hommes d’affaires mis en cause dans les exactions du régime (pré-)colonial.  Parmi ces personnages sulfureux, on retrouve Jules Jacques (alias, Général Jaques) et Arthur Pétillon. Pétillon s’est rendu responsable, comme le Général Jacques, de nombreuses exactions face aux mutins de Batetelas. Le général fut aussi mis en cause dans le rapport du diplomate irlandais Roger Casement sur l’exploitation du caoutchouc (1904). Les autorités belges sont par exemple en possession d’un document dans lequel Jacques appelle son chef de poste à « taper sur (les coupeurs de lianes) jusqu’à soumission absolue ou extinction complète » (propos rapportés par Hochschild,‎ 1998). Le document se trouve dans les archives coloniales du SPF Affaires étrangères qu’il est aujourd’hui question de transférer, au grand dam des chercheurs africanistes, vers les archives générales du Royaume.

Bref, il y a une crispation bien réelle – à Bruxelles – autour de la réalité du colonialisme, principalement autour de la période qui précède 1908 et de celle qui entoure l’indépendance. Bien que la Belgique soit plus ouverte sur cette question aujourd’hui qu’il y a seulement dix ou vingt ans, il y a toujours un sorte de mutisme, une crispation qui se ressent encore jusque dans la rue. Comment libérer la parole sur le passé colonial au sein de l’espace public ?

Le discours de Lumumba, texte-fondateur

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Cinquante-cinq ans après l’indépendance, la version papier du texte lu par Lumumba refait surface pour la première fois. C’est la version définitive du discours. Il s’agit donc des feuilles que le Premier ministre congolais a emmenées à la tribune. Ce texte a été écrit et dactylographié pendant la nuit précédant la cérémonie et corrigé à la main juste avant et même pendant la cérémonie. On peut le considérer comme le document-fondateur du pays. Il a été retrouvé dans les archives de Finoutremer, l’ancienne Compagnie du Katanga, qui fut jadis l’un des joyaux de la Société Générale de Belgique. Ainsi, pendant plus d’un demi-siècle, les Congolais ont été privés d’un document essentiel de l’histoire de leur pays.

à lire ici
http://issuu.com/focusvif/docs/discours_lumumba/5?e=2958104/13802217

Pour aller plus loin :

Cent trente ans après sa violente colonisation par Leopold II, roi des Belges, cet immense pays prend toute sa place dans l’Histoire. Après des décennies de violence et de convoitise suscitées par ses prodigieuses ressources, le Congo s’affirme et exprime son identité douloureuse. L’effervescence créatrice qui en émane touche aussi bien la musique que le cinéma, la peinture, la photographie, etc. Et sa littérature décomplexée, baromètre infaillible de cette quête des peuples, en est un excellent exemple. C’est ce mouvement d’ensemble clans lequel sont pris les auteurs de “Nouvelles du Congo” six nouvelles de Joëlle Sambi, Parole Mbengama, Freddy Kabeya, Monique Mbenga Phoba, Bisbish Mumbu et Richard Ali.

et pour suivre …

 

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Par Mathieu Simonson, Jeep Novak & Ezelstad

 
Liens “Dewey Maps”

La carte participative “Bruxelles, mode d’emploi

Comment soutenir le projet “Belgique, mode d’emploi”

La version originale de cet article a été publiée, le 12 Juin 2016 par Ezelstad.be l’antenne locale de Dewey à Schaerbeek !  

Merci à Ezelstad, What For et Dewey pour le partage et leur soutien !

 

 

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