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“Nous accueillons des familles entières”

Rencontre avec Ivan Salazar, par Cendra Smith

Lundi 11/05/2015 – 14h30 – 25°C

Je me rends à l’association Hispano Belga* sous un soleil printanier radieux, si chaud qu’il me fait penser à l’Espagne, ce pays si cher à mon cœur où j’ai séjourné de nombreuses fois lors de séjours linguistiques, où j’ai vécu le temps d’une année universitaire et où je me rends inlassablement dès que j’en ai l’occasion.

Pendant le tour guidé organisé par les animateurs de notre projet, nous nous étions arrêtés devant les locaux de l’association pour écouter les explications du guide. Vu l’heure tardive, le store arborant un graffiti au nom de l’asbl, était descendu. Cet après-midi, le store et la magnifique fresque ont laissé la place à une devanture vitrée, aux boiseries peintes en rouge carmin… Derrière la vitre, des affiches aux couleurs chatoyantes présentent l’association.

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Tout juste à l’heure, je ne m’attarde pas à l’extérieur. Je pousse la porte un peu lourde et j’entre dans un bureau où une lumière tamisée filtre de la baie vitrée. Je suis accueillie par un homme et une femme qui répondent à mon bonjour chacun leur tour. Après avoir expliqué le motif de ma présence, je suis invitée par la dame à entrer dans la salle d’attente.

Elle se dirige vers le bureau de M. Salazar… Je décide de ne pas m’asseoir pour observer et m’imprégner pleinement de l’atmosphère de la petite pièce. Tout dans le décor m’intrigue et attire mon attention : les beaux escarpins customisés qui trônent sur une étagère, les immenses dessins d’enfants affichés au mur, les présentoirs à documents, les fauteuils vintage en cuir brun, agrémentés d’un coussin rouge… Rien dans la déco ne semble avoir été laissé au hasard, à moins que ce ne soit le hasard qui ait bien fait les choses…

M. Salazar termine sa conversation téléphonique et la secrétaire lui annonce que « la fille est là ». Je souris intérieurement, amusée par la façon dont elle m’a présentée. Je mets cette amusante maladresse linguistique sur le compte du français qui n’est sans doute pas sa langue maternelle. Elle repasse devant moi et ma mini réflexion intérieure est interrompue par M. Salazar qui sort de son bureau…

Tout sourire, il me fait entrer dans la dernière des trois pièces en enfilade du local. Je m’assois sur une chaise en bois qui m’a l’air peu confortable. Mon impression est tout de suite démentie par le confort ressenti par mon postérieur une fois posé sur l’épais coussin en patchwork.

Je commence par dire à M. Salazar que je suis contente de pouvoir le rencontrer après nos nombreuses tentatives pour essayer de fixer un rendez-vous puis je lui réexplique le but de notre projet. L’interview commence, dense, riche en informations intéressantes mais passablement complexes.

Comment se compose la population hispanophone de Saint-Gilles ?

Malheureusement, je ne dispose pas de données officielles, mais je dirais que 80 % des personnes qui s’adressent à Hispano Belga sont des latinos américains et le reste sont des Espagnols et des personnes qui ont l’espagnol comme deuxième langue (Magrébins, Guinéens, Centrafricains…). Cela étant dit, même si Hispano Belga se situe à Saint-Gilles, nos services s’adressent aux hispanophones de tout Bruxelles.

Quelles ont été les différentes vagues d’immigration hispanophone en Belgique ?

Après la deuxième guerre mondiale, la Belgique, en manque de main d’œuvre, a d’abord signé une convention avec l’Italie, puis avec l’Espagne pour faire venir des travailleurs.

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Dans les années 50, des espagnols sont donc arrivés légalement en Belgique.

Entre 1970 et 1990, des migrants sont arrivés d’Amérique latine, comme demandeurs d’asile. Ils étaient accueillis à bras ouverts, comme des héros car ils fuyaient la dictature de leur pays. A cette époque, un travail d’accompagnement et de soutien était effectué pour faciliter leur intégration.

Dans les années 90 jusque dans les années 2000, des « migrants économiques » sont venus en Belgique pour échapper à la pauvreté.

Après 2000, des hispanophones (souvent diplômés) déjà installés en Europe sont venus s’installer après avoir quitté l’Italie, l’Espagne, le Portugal ou l’Angleterre, par exemple, et également des familles arrivées grâce au regroupement familial, suite à la régularisation de 2000.

Qu’est-ce qui différencie, d’un point de vue administratif, les migrants de ces différentes vagues d’immigration ?

Les premiers migrants, ceux des années 70, sont arrivés comme demandeurs d’asile et jusqu’au début des années 2000, il était possible d’arriver légalement en Belgique, avec uniquement un passeport. Ensuite, le visa a été rendu obligatoire pour presque tous les migrants d’Amérique latine. C’est aussi en 2000 qu’a eu lieu la première régularisation de sans-papiers latinos. La deuxième a eu lieu en 2009.

Quelles conditions influencent l’intégration des migrants ?

D’abord les raisons pour lesquelles ils quittent leur pays. Comme déjà mentionné, les migrants politiques étaient accueillis comme des héros et la situation socio-économique en Belgique était assez stable. Les migrants économiques des dernières années ont plus de difficulté à s’intégrer que les migrants politiques des années 70. Deux générations sont déjà nées de cette première vague d’immigration. Ces familles constituent une diaspora implantée dans la culture belge de manière durable et qui participe à la vie Saint-Gilloise (lieux de cultes, commerces, activités socio-culturelles).

Que savez-vous des générations d’enfants hispanophones nés en Belgique ?

Certains comme ma fille vivent très bien leur double identité. Ma fille dit souvent qu’elle est colombienne et qu’elle est aussi belge. Elle fait partie de cette génération d’enfants bilingues ou trilingues qui parlent espagnol, français, flamand et qui ont plaisir à vivre en Belgique et à retourner dans le pays d’origine de leurs parents ou grands-parents pour les vacances. Pour d’autres « euro-latinos », la situation est plus compliquée. Ils sont nés en Belgique, mais sont basanés, portent des noms d’origine espagnole et sont donc confrontés à des difficultés pour trouver un emploi par exemple. Pour ces jeunes qui ont une double culture, la réponse à l’exclusion et à la discrimination, c’est le repli communautaire et ses dérives potentielles.

Quelles solutions pourraient remédier à ce problème de communautarisme ?

L’éducation doit tenir compte des doubles cultures et un travail sur la diversité, l’intégration, la pluralité doit être fait dans les écoles.

Salazar regarde sa montre, je n’abuserai pas plus longtemps de son précieux temps. Les informations qu’il m’a données me suffisent. Je lui demande si je peux prendre une photo de lui avant de le quitter. Il me répond « D’accord, mais je dois prendre mon chapeau. Les gens ont l’habitude de me voir avec mon chapeau » …

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*Hispano Belga, association fondée en 1964, apporte son soutien à des familles hispanophones en organisant des activités pour faciliter leur intégration en Belgique.

 

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