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Des épicières pas comme les autres

Un jeudi sur deux, Jiyan*, une jeune Saint-Gilloise, participe à la préparation et à la distribution de repas pour les sans-abris de Bruxelles. Laissez-moi vous présenter une initiative citoyenne privée comme on aimerait en voir plus souvent.

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« De vrais repas »

Par un samedi matin brumeux mais très lumineux, j’ai rendez-vous avec Jiyan dans un café de Saint-Gilles. Je suis en avance, comme souvent. Je commande donc un chocolat chaud et je fais le choix stratégique de m’assoir face à la porte. A 9h30 précise, elle rentre, salue jovialement la serveuse derrière le bar et se dirige vers moi… Hésitante, elle me demande « c’est vous Cendra ? ». J’acquiesce, étonnée par le vouvoiement auquel je ne m’habituerai pas au cours de l’interview. Pour ma part, j’opte pour la version informelle… « Je donne toujours rendez-vous ici, j’habite juste au-dessus, alors c’est pratique » me dit-elle.

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En buvant, son chocolat chaud, Jiyan m’explique le contexte dans lequel l’initiative a été créée : son amie Li Wang, chef cuisinier qui donne des cours et organise des ateliers de cuisine, est à l’origine du projet « Un peu de chaleur ». C’est après avoir fait des courses onéreuses pour un repas qu’un jour Li Wang a décidé de distribuer des repas spécialement préparés pour des personnes dans le besoin. Le fait de prendre part à l’initiative a paru naturel à Jyian, dès le lancement. L’épicerie Bio qu’elle gère avec sa sœur ne vend pas tous les produits mis en rayon. Les invendus sont nombreux. Plutôt que de les jeter, elle préfère en faire profiter.

Le prix de revient d’un repas est inférieur à 1 euro. Quant à la matière première pour préparer les repas, elle provient de plusieurs sources :

  • Invendus de l’épicerie bio, de Jiyan, place du Châtelain : fruits et légumes « trop moches », salades pré-coupées, produits laitiers et viandes qui ont atteint leur date de péremption et qui ne peuvent donc pas être vendus. Les produits qui peuvent l’être sont congelés en vue d’une prochaine distribution ;
  • Dons en nature des clients de l’épicerie Bio. A Noël, par exemple, période qui tient beaucoup à cœur à Jiyan qui sait que tout le monde n’a pas la chance de pouvoir fêter Noël, les clients sont informés qu’ils ont la possibilité de faire un don. S’ils acceptent, ils choisissent des produits et les paient au prix d’achat. Le colis est ensuite stocké pour la préparation du repas de Noël ;
  • Dons des fournisseurs de l’épicerie ;
  • Achats effectués en gros par Li Wang, avec ses avantages d’acheteur ;
  • Dons des bénévoles qui participent à la préparation.

La préparation se fait chez des particuliers qui prêtent leur appartement pour l’occasion. C’est le cas de Jiyan, mais toute personne habitant Bruxelles peut proposer d’accueillir Li Wang le temps d’une soirée. « Chacun vient avec un petit quelque chose, ou simplement avec ses deux mains ». Une fois préparés, les repas sont emballés individuellement et gardés au chaud dans des pots (coût à la pièce : 50 centimes) et des sacs isothermes.

Il s’agit de « vrais repas, comprenant un dessert et même du café » à la différence des tartines et des soupes qui sont distribués habituellement par les acteurs du terrain. « Ces personnes ne sont pas des enfants, elles ont besoin de manger des vrais repas, pas quelque chose qui ressemble à une panade… » me dit-elle.

Pour combler le vide laissé par l’absence des associations, chaque jeudi, les repas sont distribués un jeudi sur deux sauf en cas de situation exceptionnelle comme ce fut le cas l’an dernier, au moment de l’arrivée des migrants au Parc Maximilien. Pendant cette période, des repas étaient préparés et distribués tous les jours.

« Tout le monde ne veut pas être aidé mais nous distribuons à tous les SDF »

Jiyan m’explique que les distributions, dont le parcours dépend du nombre de repas disponibles, ne sont pas sans conséquences sur les bénévoles, qui immanquablement sont touchés par la situation des sans-abris qu’ils rencontrent. Les retours de distributions sont souvent chargés d’émotion. C’est le seul moment où les bénévoles peuvent se permettre de craquer, de lâcher prise, de pleurer…

Les bénévoles qui participent pour la première fois ont parfois des attitudes bienveillantes mais maladroites. Avec le temps, Ils finissent par apprendre et adoptent un comportement moins enthousiaste et plus réservé. Car les bénévoles aguerris comme Jiyan savent faire preuve de psychologie, d’empathie, mais aussi de prudence vis-à-vis de ceux qu’ils rencontrent. « Ce sont souvent ceux qui ne font pas la file, qui sont le plus dans le besoin ». Et même s’ils ne se manifestent pas sur le moment, un repas est laissé à côté d’eux pour plus tard. « Tout le monde ne veut pas être aidé mais nous distribuons à tous les SDF », sans distinction, même si les bénévoles savent faire la différence entre les « vrais SDF » (ceux qui n’ont pas le choix, ou ceux qui ont fait le choix de s’exclure du système) et « les gratteurs », ceux pour qui la mendicité est une culture…

Le respect…

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Le respect est une valeur clé pour les bénévoles. « Par exemple, nous les prévenons de notre arrivée en annonçant le début de la distribution. Les repas sont servis chauds, avec des couverts et des serviettes. Et puis nous nous mettons à leur niveau pour parler… Avec le temps certains nous font la bise, des liens se créent ».

Nous terminons notre chocolat et sortons du café pour nous rendre dans l’épicerie de Jiyan. Alors que nous nous apprêtons à sortir, son frère, attablé avec un ami, l’interpelle. Sur le chemin, c’est son père qui la hèle, alors même qu’elle ne l’avait pas vu… Après une centaine de mètres, nous arrivons à la boutique où elle me présente sa sœur. Le partage et l’entraide sont fortement ancrés dans le fonctionnement de la famille de Jiyan, très soudée et très proche, y compris géographiquement puisque la famille vit dans le même quartier. « Notre famille, c’est le triangle des Bermudes, si on relie nos domiciles respectifs, ça fait un triangle » me dit-elle en riant.

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Rien d’étonnant donc à cette volonté de vouloir diffuser cette solidarité en dehors du cercle familial… L’ambition de Jiyan, est de pouvoir à l’avenir distribuer des repas une fois par semaine.

Car au quotidien, elle est témoin du défilé des personnes, SDF ou pas, qui récupèrent les invendus dans le container du Delhaize : « cela fait un an que l’interdiction d’asperger les invendus d’eau de javel est passée. Depuis, le magasin met tout dans un container, c’est la loi, et les gens peuvent se servir… »

Elle termine en me disant « Dans un monde idéal, les gens distribueraient les surplus de leurs propres repas. Dans notre culture par exemple, on cuisine toujours de trop, mais cela doit être le cas ailleurs, pourquoi jeter, mieux vaut partager ».

Les informations concernant cette initiative se transmettent principalement par le bouche à oreille et via Facebook.

 

 * Jiyan signifie “la vie” en Kurde…

 Texte & Photos Cendra Smith

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